L’Analyse Transactionnelle et l’approche systémique

La raison pour laquelle je me suis intéressée aux séminaires de François est qu’il connait bien l’Analyse Transactionnelle. Il donne d’ailleurs un autre cycle de conférences nommé Analyse Transactionnelle et approche systémique, également chez Reflect à Lyon.

Les ateliers de François m’ont beaucoup intéressée, même si je n’ai pas toujours partagé son avis, en particulier sur l’AT. Mais cette divergence de points de vue m’a donné envie de publier ici une interview critique de cette théorie qui est à la base de mon travail avec mes patients.

Qui est François Balta ?

François est psychiatre. Il est formateur en systémie depuis plus de 30 ans mais sa formation est à l’origine psychanalytique. En 1973, après une psychanalyse personnelle, il rencontre par hasard la Gestalt-therapie dont on ne parlait pas encore beaucoup en France. Parallèlement, il entame une thérapie émotionnelle qui le frustre beaucoup car, dit-il : « _il ne fallait que ressentir, on n’avait pas le droit de penser_« .

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Congrès d’Analyse Transactionnelle 2018

François est alors en recherche d’approches qui lui permettent de penser ce qu’il vit et ressent. Dans cette recherche, il rencontre des transactionnalistes et l’approche avec laquelle ces derniers travaillent lui parait claire et cadrée. Cela le séduit. Il se forme alors à l’AT auprès de Francis Bussat et s’en sert pour travailler avec ses patients en psychothérapie. A cette époque, il participe à plusieurs Congrès d’AT et il explique que ce qui lui plait également c’est que « _dans l’AT, on a une posture égalitaire avec le patient_« .

Pendant 15 ans, François participe à un groupe de pairs (groupe de travail entre professionnels de la psychothérapie ou du coaching) dans lequel il a été coopté et où sont présents des praticiens de plusieurs approches, dont l’AT. Ce groupe lui permet de réfléchir à sa pratique en intégrant ces différentes visions de l’humain. Il trouve les concepts d’AT intéressants et la pratique de l’AT en groupe lui parle.

Un cousinage entre Analyse Transactionnelle et Systémie

L’an dernier, pendant les séminaires de systémie centrée sur la personne, de François Balta, j’ai trouvé que le mode de pensée se rapprochait beaucoup de celui qui existe en AT. Lorsque je l’interroge, François me dit être d’accord, mais…

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Livre de François Balta

…Il trouve ce cousinage asymétrique : « je connais très peu de systémiciens qui connaissent l’AT alors que je connais beaucoup d’analystes transactionnels qui s’intéressent à la systémie » dit-il. Pour lui, l’AT est un premier pas vers une approche plus systémique (contrairement donc à ce que je pensais car c’était l’inverse à mes yeux) car elle est pour lui trop centrée sur l’individu, sur le développement personnel. Même en thérapie de groupe, il explique que pour lui, « _l’AT, c’est le développement de la personne sur un mode contractuel, donc on travaille pour soi, pas suffisamment avec le système dans lequel la personne existe_« . Et François qui aime bien provoquer d’ajouter : « _c’est un monde de marchants de tapis le monde du contrat. La vie n’est pas que contrat, elle est aussi don et spontanéité, générosité, amour_« . Être trop centré sur l’individu en thérapie, pour lui, cela montre une approche de l’individu par le capital humain : « l’humain est alors un capital qu’il faudrait faire fructifier. C’est à dire y apporter du bonheur, de l’épanouissement sans se préoccuper de ce que ça produit dans le système autour de lui ».

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Livre de José Grégoire sur les Etats du Moi en Analyse Transactionnelle

Pour François, toutes les thérapies individuelles travaillent finalement avec le systémique car elles ont une représentation interne du système, comme c’est le cas en AT avec les trois états du moi. « _Mais la pensée systémique n’est pas seulement analyser quelqu’un comme étant un système en lui-même_« , précise-t-il.

La pensée systémique est une pensée contextualisée. Or, François explique qu’effectivement, « _ce n’est pas pareil pour le système d’être heureux de fabriquer des canons que de fabriquer des produits bio. Donc il me semble qu’il faut savoir au service de quoi on accompagne une personne dans son développement personnel_« .

La vision d’une Analyse Transactionnelle normative

A ce stade de l’échange, je demande donc à François comment il perçoit l’analyse des Jeux Psychologiques en AT, car de mon point de vue cette vision des relations montre justement que l’AT perçois l’individu comme partie prenante de son système et le considère dans son environnement sans l’isoler, comme la systémie. De plus, l’AT se décrit comme une théorie des rapports sociaux.

jp-bloculus-1-7737789Image de Maxence Walbrou pour son site Bloculus.com

Mais pour François, le triangle de Karpman n’inclut pas réellement l’individu dans un système, il décrit simplement les rôles qu’il prend lorsqu’il communique. Selon lui, cette description des choses empêche d’ailleurs de comprendre pourquoi on entre dans ces rôles, car elle ne nous nous dit pas comment cela fonctionne. Il précise qu’on en arrive alors à une description normative. C’est à dire que « _dans l’AT, il y a ce qui est OK et ce qui n’est pas OK. Ce n’est pas OK de jouer des Jeux Psychologiques par exemple_« , explique-t-il.

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Image de Sophie Morin pour sophiemorinconseils.com

Il ajoute, pour les personnes déjà rodées à l’Analyse Transactionnelle : « Faire plaisir (ndlr : l’un des cinq Drivers_identifiés en AT) ce n’est pas non plus nécessairement un vice symbiotique. Je trouve que l’AT tire trop vers une prescription en terme de comportement. Elle dit ce qu’il faut faire et ne pas faire, ce qu’il faut penser et croire. En ça, je me détache de l’AT comme de toutes les approches qui centrent leur approche sur l’individu isolé. Car on est tous pris dans des frustrations, des problématiques contradictoires, des tensions entre les uns et les autres, et elles sont complètement OK_« .

L’AT est pour François un outil très intéressant qui peut aider les systémiciens à décrire ce qu’il se passe, « _mais pour moi, là ou les routes se séparent, c’est là ou ça devient un outil de prescription thérapeutique. L’idée d’un plan de traitement avec des étapes pour arriver à quelque chose de prédéfini, ça n’est pour moi pas un chemin de découverte. C’est un chemin de reconstruction normative selon un certain modèle. Je trouve que ce n’est pas l’ouverture d’un espace de créativité et d’invention_« , indique-t-il. Il rejoint donc l’avis de Bill Cornell, pourtant lui-même Analyste Transactionnel, qui estimait également que l’AT se présente parfois comme une approche trop normative.

Pour François, les concepts en AT invitent à être normatifs, alors qu’avec les concepts de systémie, on cherche seulement à comprendre le fonctionnement du système pour voir comment il pourrait fonctionner au mieux ».

Une différence fondamentale entre Systémie et Analyse Transactionnelle

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Image de Christophe Schmitt, UdL

Pour François, l’AT défend l’autonomie de la personne alors que l’approche systémique défend une vision de l’interdépendance des personnes, comment elles vivent ensemble et interagissent entre elles : « _ce n’est donc pas chacun dans son coin, mais la question des points d’appui des gens dans leur vie, de leur appartenance à des groupes, de leur identité en fonction de leur environnement et de comment on peut concilier différences appartenances_« .

Pour François, l’AT est donc un excellent outil de description si on ne s’enferme pas dans ce qu’il faut faire et pas faire. « _Nécessairement, les gens font de leur mieux même quand ils ont des problèmes, donc jeter la pierre, comme je trouve que le fait l’AT parfois, ça ne me convient pas_« , ajoute-t-il. Pour moi, pourtant, cette idée est très clairement présente en Analyse Transactionnelle. Dans le concept de scenario par exemple, il y a vraiment cette idée que la personne a trouvé la stratégie la plus intelligente possible à un moment de sa vie. Et ce, même si elle ne lui convient plus aujourd’hui et qu’il vient consulter pour la changer. « Oui, et puis après on ajoute que ce n’est quand même pas bien d’être dans un scenario » dit François.

Une théorie de l’individu innovante

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Image tirée de l’article sur les Etats du moi en Analyse Transactionnelle du site colibris-nancy.fr

François explique que l’AT lui a apporté une lecture un peu différente d’autres théories de l’individu car elle décrit avec la « même étiquette » des comportements qu’on a l’habitude de séparer. Par exemple, « _mettre Rebelle et Soumis (ndlr : deux Etats du Moi fonctionnels en Analyse Transactionnelle) sous l’angle de l’Adaptation, je trouve que c’est un concept intéressant, car ça parle d’un processus. ça montre que deux éléments apparemment opposés, peuvent correspondre au même processus d’adaptation. De même, quand l’AT parle des différents comportements dits passifs, elle montre qu’on peut être dans l’agitation, gesticuler et que ça peut correspondre à une passivité. ça, c’est un enrichissement. Mais si c’est pour dire que les comportements passifs c’est pas bien, là ça ne me convient plus_« .

L’Analyse Transactionnelle fait partie des thérapies humanistes, de même que l’approche rogérienne ou la Gestalt-thérapie.

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Pour conclure, François précise que pour lui, la différence qui oppose toutes les approches dites « humanistes » et l’approche systémique reste le fait de considérer l’individu comme isolé ou comme en permanence en relation. Cela signifie que « les thérapeutes doivent non seulement se préoccuper du développement de leur client, mais aussi prendre en compte et respecter les ressources de leurs environnements. Les thérapeutes ne devraient pas être, comme je l’ai trop souvent entendu dire par des collègues transactionnalistes (mais pas que par eux), l’avocat de leurs patients, en disant que si leurs proches pâtissent de ces changements, ils n’ont qu’à aller eux aussi en thérapie » ».

Je rejoins finalement François Balta dans beaucoup d’éléments de sa pensée. Nos avis divergent seulement sur le fait que l’AT ne permet que trop peu la prise en compte de l’environnement de la personne et son contexte d’évolution. Mais peut-être l’image de l’AT aujourd’hui ne le montre pas assez. A nous, praticiens, de démontrer par notre pratique et les formations que nous donnons, que l’AT ne se préoccupe pas que de l’individu mais également du monde dans lequel il vit, des différents éléments de sa personnalité et cela, sans nécessairement lui prescrire ce qui est bon pour lui.

Pour en savoir plus sur les idées de François Balta, vous pouvez le retrouver sur son site internet, dans ces séminaires à Lyon ou dans les livres qu’il a publiés ici, ici et ici.

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